Filtre Ghibli ChatGPT : le phénomène IA viral de 2025

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Le 25 mars 2025, Internet a basculé dans une dimension parallèle. En quelques heures, les réseaux sociaux se sont transformés en galeries d'art façon Miyazaki : des millions de photos de profil, de mèmes et de scènes du quotidien redessinées dans le style aquarelle du Studio Ghibli. Le coupable ? La nouvelle fonctionnalité de génération d'images de GPT-4o, intégrée directement dans ChatGPT.

Ce qui devait être une mise à jour technique est devenu l'un des phénomènes viraux les plus spectaculaires de l'IA générative. Et aussi l'un des plus controversés.

GPT-4o et la génération d'images : ce qui a changé

Avant mars 2025, la génération d'images dans ChatGPT passait par DALL-E 3, un modèle séparé avec ses propres limites. La mise à jour du 25 mars a tout changé : GPT-4o intègre nativement la génération d'images, avec une compréhension du prompt nettement supérieure et une qualité de rendu qui a surpris tout le monde.

Le processus est d'une simplicité désarmante : ouvrir ChatGPT, importer une photo, taper "Transforme cette image en illustration style Studio Ghibli", et attendre deux à trois minutes. Le résultat ? Des portraits aux tons pastel, des paysages oniriques, des scènes du quotidien transfigurées en frames de Mon Voisin Totoro ou Le Voyage de Chihiro.

Sam Altman, le CEO d'OpenAI, a lui-même lancé le mouvement en changeant sa photo de profil X pour une version Ghibli générée par GPT-4o. Le signal était clair : même le patron trouvait ça cool.

L'explosion virale : des millions d'images en quelques jours

L'ampleur du phénomène a dépassé toutes les prévisions. Selon Brad Lightcap, directeur des opérations d'OpenAI, plus de 130 millions d'utilisateurs ont généré plus de 700 millions d'images avec cette nouvelle fonctionnalité dans les jours qui ont suivi le lancement.

Les créations ont couvert un spectre absurde : photos de famille, animaux de compagnie, scènes des JO de Paris 2024, personnages de Star Wars et du Parrain, mèmes Internet cultes, et même des personnalités politiques. Emmanuel Macron y est passé. Donald Trump aussi — son administration a posté sur le compte officiel de la Maison Blanche une image Ghibli d'une femme en pleurs arrêtée par les services d'immigration, déclenchant une polémique instantanée.

Résultat : les serveurs d'OpenAI ont littéralement fondu sous la charge. Sam Altman a déclaré que les GPU étaient "en train de fondre", et la génération d'images a été temporairement limitée à trois par jour pour les comptes gratuits.

Pourquoi le style Ghibli a touché aussi fort

Le succès viral du filtre Ghibli n'est pas un hasard. Plusieurs facteurs se combinent.

La nostalgie. Le Studio Ghibli, c'est l'enfance de toute une génération — Totoro, Chihiro, Princesse Mononoké. Voir son quotidien redessiné dans ce style touche une corde émotionnelle que peu d'autres esthétiques peuvent atteindre.

L'accessibilité. Pas besoin de savoir dessiner, de maîtriser Midjourney ou de comprendre les prompts complexes. Un smartphone, ChatGPT, et une phrase suffisent. La barrière à l'entrée est à zéro.

Le partage social. Une image Ghibli de soi-même, c'est un contenu parfaitement calibré pour les réseaux : visuellement frappant, personnel, et suffisamment nouveau pour générer des réactions. Le combo parfait pour la viralité.

La qualité. Contrairement aux précédentes tentatives de stylisation IA (souvent approximatives), les résultats de GPT-4o sont bluffants. Les proportions sont justes, les couleurs cohérentes, l'atmosphère reconnaissable. On est loin du filtre Instagram basique.

C'est là que l'histoire se corse. Le Studio Ghibli n'a signé aucun accord avec OpenAI. Et Hayao Miyazaki, cofondateur du studio et réalisateur légendaire, est notoirement hostile à l'intelligence artificielle.

Une vidéo de 2016 est ressortie massivement pendant la tendance : on y voit Miyazaki assister à une démonstration d'animation générée par IA, et réagir avec dégoût. "Je ne souhaiterais jamais intégrer cette technologie dans mon travail. Je ressens profondément que c'est une insulte à la vie elle-même", déclare-t-il. Pour mettre les choses en perspective : une scène de foule de quatre secondes dans Le Vent se lève (2013) a demandé un an et trois mois de travail à l'équipe d'animation. GPT-4o reproduit le style en trente secondes.

OpenAI s'est défendu en distinguant le style d'un artiste individuel (interdit) du "style studio" (autorisé). Un porte-parole a déclaré à l'AFP : "Notre objectif est de donner aux utilisateurs autant de liberté créative que possible. Nous continuons d'empêcher les générations dans le style d'artistes vivants individuels, mais nous autorisons les styles studio plus larges."

Le hic : le "style studio" de Ghibli est indissociable de Miyazaki, un artiste bien vivant (85 ans en 2025). La distinction est juridiquement fragile.

Selon Josh Weigensberg, avocat spécialisé en propriété intellectuelle chez Pryor Cashman, la question clé est de savoir si le modèle d'OpenAI a été entraîné sur les œuvres de Ghibli — et si oui, avec quelle autorisation. Le Bureau du copyright américain a rappelé en janvier 2025 que l'art entièrement généré par IA n'est pas protégeable par le droit d'auteur, ajoutant une couche de complexité au débat.

Le Studio Ghibli, via ses représentants en Amérique du Nord, a refusé de commenter.

La réaction de la communauté artistique

Du côté des artistes, la pilule est passée de travers. Karla Ortiz, artiste qui poursuit déjà d'autres générateurs d'images IA pour violation de copyright, a dénoncé "un exemple flagrant de plus du mépris d'OpenAI pour le travail et les moyens de subsistance des artistes".

L'illustrateur Jayd "Chira" Ait-Kaci a souligné l'ironie sur Bluesky : "C'est particulièrement insidieux et malicieux à cause de la véhémence avec laquelle Miyazaki a critiqué cette technologie. C'est toujours une question de mépris pour les artistes, à chaque fois."

Le subreddit officiel du Studio Ghibli s'est aussi mobilisé, les fans déchirant entre fascination pour les résultats et malaise éthique. Un sentiment résumé par un commentaire devenu viral : "On adore le résultat, on déteste le processus."

Les alternatives : Midjourney, Stable Diffusion et au-delà

Le filtre Ghibli de ChatGPT n'est pas le seul moyen d'obtenir ce type de résultat. D'autres outils permettent d'explorer des styles anime et d'illustration avec des approches différentes.

Midjourney (v7 depuis avril 2025) reste la référence en qualité artistique pure. Avec les bons prompts, le style Ghibli est atteignable, même si la courbe d'apprentissage est plus raide que ChatGPT. L'avantage : un contrôle plus fin sur la composition et l'ambiance.

Stable Diffusion offre l'approche open source. Des modèles fine-tunés spécifiquement sur le style Ghibli existent sur les plateformes communautaires (Civitai, Hugging Face). L'avantage : contrôle total, utilisable en local, pas de dépendance à un service cloud. L'inconvénient : il faut un GPU correct et une familiarité avec les outils techniques.

Adobe Firefly adopte l'approche éthiquement "propre" : entraîné uniquement sur des images Adobe Stock sous licence. Le style Ghibli n'est pas directement accessible, mais les résultats anime/aquarelle sont corrects — et juridiquement blindés.

Pour un comparatif détaillé de ces outils, voir notre guide complet de l'IA générative et création graphique.

Ce que le phénomène Ghibli révèle de l'IA générative

Au-delà du buzz, le "Ghibli Effect" est un cas d'étude fascinant sur l'état de l'IA générative en 2025-2026.

La démocratisation est réelle. Des centaines de millions de personnes ont créé des images stylisées sans aucune compétence artistique. La barrière entre "avoir une idée visuelle" et "la réaliser" n'a jamais été aussi fine.

Le modèle économique d'OpenAI fonctionne. La viralité du filtre Ghibli a mécaniquement poussé des millions d'utilisateurs gratuits vers l'abonnement payant (les comptes gratuits ayant été limités à trois images par jour). Un coup marketing involontaire — ou pas.

Le cadre juridique n'est pas prêt. Le droit d'auteur peine à suivre. Le style n'est pas protégeable en soi, mais l'entraînement sur des œuvres protégées sans consentement l'est potentiellement. La réglementation, en Europe (AI Act) comme aux États-Unis, est en retard sur les usages.

Les questions éthiques persistent. Utiliser l'IA pour imiter le style d'un artiste qui la déteste publiquement soulève un malaise légitime — même si c'est techniquement légal. L'écart entre "ce qu'on peut faire" et "ce qu'on devrait faire" n'a jamais été aussi visible.

Pour comprendre les fondamentaux de ces technologies, notre guide de l'intelligence artificielle générative couvre les architectures et les enjeux en profondeur.

Un an après : bilan et héritage

Un an plus tard, le filtre Ghibli est entré dans la culture collective. Il a fait découvrir l'IA générative à des millions de personnes qui n'avaient jamais ouvert ChatGPT. Il a relancé le débat sur le copyright et l'IA de manière plus concrète que n'importe quel white paper. Et il a prouvé qu'un style visuel pouvait devenir viral à une échelle jamais vue.

La prochaine question n'est plus "est-ce que l'IA peut imiter un style artistique ?". C'est "qu'est-ce qu'on fait maintenant qu'elle le peut ?".

Sources

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