Godot Engine : le moteur open source qui défie Unity et Unreal

11 min de lecture
Lien copié dans le presse-papiers

En janvier 2026, Godot Engine a franchi une étape symbolique : la version 4.6, avec Direct3D 12 par défaut sur Windows, Jolt Physics comme moteur physique natif et un éditeur entièrement repensé. Plus discret mais tout aussi significatif, le dépôt GitHub du projet approche les 100 000 étoiles. Derrière ces chiffres, une réalité que les grands éditeurs n'avaient pas anticipée : un moteur de jeu 100 % gratuit, open source et sans royalties est en train de redistribuer les cartes du game dev. Après la crise Unity de 2023, Godot n'est plus une curiosité de niche. C'est une alternative crédible pour qui veut créer un jeu vidéo sans dépendre d'une entreprise privée.

Godot 4.6 : ce qui change en 2026

La version 4.6, sortie le 26 janvier 2026, marque la maturité du cycle 4.x. Les nouveautés majeures, documentées par Phoronix et GamingOnLinux, concernent tous les aspects du moteur :

Jolt Physics par défaut. Le moteur physique Jolt — utilisé dans Death Stranding 2 et Horizon Forbidden West — remplace GodotPhysics pour les nouveaux projets 3D. Intégré dans Godot 4.4, il devient le standard en 4.6. La physique 3D de Godot passe d'un point faible à un argument de vente.

Direct3D 12 sur Windows. Le renderer Direct3D 12 devient le choix par défaut sous Windows, rejoignant Vulkan comme option de rendu. Les performances en bénéficient sensiblement sur les GPU récents.

LibGodot. Le moteur peut désormais être intégré comme bibliothèque dans une application tierce, ouvrant la porte à des usages hybrides : outils de visualisation, configurateurs 3D, simulations embarquées.

SSR et IK procédural. Les Screen Space Reflections ont été entièrement réécrits. Un nouveau système de cinématique inverse (TwoBoneIK, FABRIK, CCDIK) simplifie l'animation de personnages.

La cadence de publication témoigne de la dynamique du projet : Godot 4.3 en août 2024, 4.4 en mars 2025, 4.5 en septembre 2025, 4.6 en janvier 2026. Chaque version comble le retard sur les moteurs commerciaux tout en préservant la philosophie minimaliste qui fait la force de Godot.

GDScript : le langage qui divise (et qui séduit)

GDScript est le langage natif de Godot. Sa syntaxe, proche de Python, rebute les développeurs C++ habitués à la verbosité d'Unreal, mais séduit tous les autres. Le hot reload est instantané : on modifie une ligne, on sauvegarde, le jeu reflète le changement sans recompilation.

Depuis Godot 4, GDScript 2.0 apporte le typage fort optionnel, les lambdas, le pattern matching et les getter/setter. Le résultat : un langage accessible aux débutants mais suffisamment expressif pour des projets complexes.

GDScript vs C# dans Godot

Godot supporte aussi C# via .NET 8.0. Les performances brutes de C# peuvent atteindre 134 fois celles de GDScript dans certains benchmarks de calcul pur, selon Chickensoft.games. Mais en pratique, le goulot d'étranglement d'un jeu n'est presque jamais le scripting.

CritèreGDScriptC#
ApprentissageQuelques heuresQuelques semaines
Hot reloadInstantanéCompilation (secondes)
Export webOuiNon (en développement)
ÉcosystèmeQuasi 100 % des tutosAccès au .NET complet
Adoption84 % des utilisateurs16 %

La communauté recommande GDScript pour le prototypage, les game jams et les projets web, et C# pour les équipes venant de Unity ou les projets nécessitant des bibliothèques .NET spécifiques.

La crise Unity : l'accélérateur inattendu

Le 12 septembre 2023, Unity Technologies annonce une taxe par installation (Runtime Fee). L'onde de choc secoue l'industrie. Plus de 1 000 développeurs signent une lettre ouverte. InnerSloth, le studio d'Among Us, déclare qu'il serait moins cher d'embaucher deux personnes pour porter le jeu sur un autre moteur que de payer la taxe. Re-Logic, le studio de Terraria, fait un don de 100 000 dollars à la Godot Foundation.

Les recherches Google pour « Godot » doublent en quelques jours, selon les données Google Trends. Unity finit par annuler la Runtime Fee et son CEO John Riccitiello démissionne, mais la confiance est durablement entamée. Les fondateurs de Godot, Juan Linietsky et Ariel Manzur, confient avoir « désespérément espéré que Unity n'explose pas », selon Game Developer.

Le résultat : les contributions au projet ont doublé, l'Asset Store Godot a été lancé en bêta en 2025, et la fondation — organisation à but non lucratif — a recruté plusieurs développeurs à temps plein.

Parts de marché : où en est Godot en 2026

Godot ne rivalise pas (encore) avec Unity et Unreal en volume absolu, mais sa trajectoire est unique.

Sur Steam

Selon Video Game Insights, la répartition des jeux publiés sur Steam en 2024 donne Unity à 51 %, Unreal à 28 % et Godot à 5 %. Mais la croissance de Godot est de +69 % en glissement annuel — le seul moteur « petit » en forte progression.

Dans les game jams

La GMTK Game Jam 2024 raconte une autre histoire. Sur 7 711 jeux soumis, 37 % sont développés avec Godot (contre 19 % en 2023), faisant de Godot le deuxième moteur des game jams, derrière Unity à 43 %. Dans les game jams, Godot n'est plus un outsider : il est devenu un standard.

En entreprise

6sense estime la part de marché globale de Godot à 1,29 % dans les outils de développement de jeux, avec plus de 684 entreprises utilisatrices. Un chiffre modeste, mais en forte progression grâce à l'afflux de studios indie post-crise Unity.

Les jeux qui prouvent que Godot fonctionne

Le meilleur argument en faveur d'un moteur de jeu, ce sont les jeux qu'il permet de créer.

JeuStudioRevenus estimésNote Steam
BrotatoBlobfish10,7 M$96,57 % positif
Buckshot RouletteMike Klubnika6,9 M$
Dome KeeperBippinbits / Raw Fury6,1 M$
Cassette BeastsBytten Studio / Raw Fury4,1 M$
Your Only Move Is HUSTLEIvy Sly4 M$
Halls of TormentChasing Carrots3,4 M$

Brotato a dépassé les 10 millions de copies vendues en 2025, selon godotawesome.com, avec un taux de satisfaction de 96,57 % sur plus de 102 000 avis Steam. Tom Coxon, développeur principal de Cassette Beasts, a déclaré que sans Godot, son équipe n'aurait pas pu développer le jeu elle-même.

Ces titres sont tous des jeux indie. Godot n'a pas encore produit de AAA — et n'a pas vocation à le faire à court terme. Sa force est ailleurs : permettre à de petites équipes de créer des jeux rentables sans royalties, sans abonnement et sans risque de changement unilatéral des conditions commerciales.

Le roi de la 2D

L'architecture de Godot lui donne un avantage structurel en 2D. Là où Unity greffe des outils 2D sur un moteur conçu pour la 3D (avec l'overhead que cela implique), Godot dispose d'un renderer 2D natif et dédié.

En pratique : empreinte mémoire inférieure, builds plus légers, itération quasi instantanée. L'installation de Godot pèse environ 100 Mo contre plus de 20 Go pour Unity. Pour un jeu 2D — platformer, roguelike, visual novel, pixel art —, Godot est techniquement supérieur à Unity dans la plupart des cas, comme le confirme une analyse comparative publiée sur Preprints.org.

Pour les développeurs intéressés par les jeux indie, Godot élimine les barrières à l'entrée : pas de compte à créer, pas de licence à accepter, pas de splash screen obligatoire.

La 3D : en progression, pas au sommet

La 3D de Godot progresse à chaque version. Vulkan et Direct3D 12, Jolt Physics, ubershaders (qui éliminent les stutters de compilation), AgX Tone Mapping, SSR repensé : la liste des améliorations est longue. Mais Godot ne prétend pas rivaliser avec le rendu photoréaliste d'Unreal Engine 5 et ses technologies Nanite et Lumen.

Pour un jeu 3D stylisé (low poly, cel-shading, voxel), Godot est parfaitement capable. Pour un AAA open world avec illumination globale en temps réel et géométrie virtualisée, Unreal reste le choix évident. La Godot Foundation assume ce positionnement : chaque release vise « une phase de polish et d'optimisation des performances » plutôt qu'une course aux fonctionnalités AAA.

Licence MIT : la liberté absolue

La licence MIT signifie :

  • Zéro royalties. 100 % des revenus restent au développeur (hors commissions plateforme). Unity impose un abonnement et Unreal prélève 5 % au-delà d'un million de dollars de revenus.
  • Open source intégral. Le code source est sur GitHub. On peut le lire, le modifier, le forker. Si la Godot Foundation disparaît demain, le moteur continue d'exister.
  • Aucun changement unilatéral possible. La licence MIT est irrévocable. Ce qui est arrivé à Unity en 2023 — un changement de modèle commercial imposé à tous les utilisateurs — est structurellement impossible avec Godot.

Pour un studio indie dont la survie dépend de chaque euro de marge, l'absence de royalties n'est pas un détail. C'est un avantage concurrentiel fondamental.

Plateformes supportées et consoles

Godot exporte nativement vers Windows, macOS, Linux, Android, iOS et le web (HTML5, GDScript uniquement). Le Steam Deck est supporté via l'export Linux.

Pour les consoles (Nintendo Switch, PlayStation, Xbox), Godot passe par des middlewares tiers. W4 Games, fondée par d'anciens membres du projet Godot, fournit un portage officiel vers Switch, PS5 et Xbox Series. La raison de cette approche indirecte est juridique : la licence MIT (open source) est incompatible avec les NDA et SDK propriétaires des constructeurs.

W4 Games a annoncé une bêta ouverte pour le support de la Nintendo Switch 2, confirmant que Godot sera prêt pour la nouvelle génération Nintendo dès le lancement.

Migrer de Unity à Godot

La migration de Unity vers Godot est devenue un sujet courant depuis 2023. Les différences conceptuelles sont réelles mais gérables :

UnityGodot
GameObject + ComponentsNode (architecture arborescente)
PrefabPacked Scene (« tout est une scène »)
Plusieurs scripts par objetUn script par node
Asset Store (payant)Asset Library + Asset Store (bêta)
C# principalementGDScript ou C#
HDRP / URPForward+ / Mobile / Compatibility

Des outils d'aide à la migration existent, notamment Unidot Importer pour importer des assets Unity directement dans Godot. David Amador, développeur indépendant, rapporte dans un retour d'expérience publié en avril 2025 que l'export iOS sous Godot est « étonnamment simple » et que le débogueur Godot — avec lien direct vers le code source C++ sur GitHub — est un avantage inattendu par rapport à Unity.

La migration prend entre quelques jours pour un projet simple et plusieurs semaines pour un projet complexe. Le plus grand ajustement n'est pas technique mais mental : passer du paradigme composant (Unity) au paradigme arborescent (Godot).

Pour qui Godot est-il le bon choix

Godot excelle pour les jeux 2D de toute taille, les jeux 3D stylisés, le prototypage rapide, les game jams, les projets éducatifs, les studios indie soucieux de leur indépendance financière et les développeurs qui veulent comprendre leur moteur (code source lisible, documentation exemplaire).

Godot n'est pas (encore) adapté pour les AAA photoréalistes, les projets nécessitant un écosystème d'assets mature comparable à l'Asset Store Unity, ou les studios dont l'infrastructure repose entièrement sur .NET avec export web obligatoire.


Godot Engine n'est plus le « petit moteur qui pourrait ». En 2026, c'est un outil de production qui a généré des dizaines de millions de dollars de revenus pour ses utilisateurs, qui bénéficie d'une communauté de près de 100 000 contributeurs GitHub, et qui progresse à un rythme que ni Unity ni Unreal n'avaient anticipé. La licence MIT, l'absence de royalties et la transparence totale du code source ne sont pas des arguments marketing : ce sont des garanties structurelles que les moteurs commerciaux sont incapables d'offrir. Pour un développeur indie en 2026, la question n'est plus « pourquoi Godot ? » mais « pourquoi pas Godot ? ».

Lien copié dans le presse-papiers

À lire aussi