Anthem ferme ses serveurs le 12 janvier 2026. Fini. Terminé. Un jeu sur lequel EA a dépensé des centaines de millions de dollars, que des millions de joueurs ont achetés, qui disparaît du jour au lendemain. Vous avez payé. Vous n'avez plus rien. Et ce n'est que le début, parce que la liste des fermetures prévues pour 2026 est longue et elle s''allonge chaque mois.
On parle beaucoup de preservation dans la communauté gaming, mais rarement avec les chiffres et les mécanismes réels en tête. Voici l''état des lieux.
Les fermetures de 2026 : la liste s''allonge#
Anthem en janvier. EA a confirmé la fermeture définitive des serveurs, rendant le jeu totalement injouable. Pas de mode offline, pas de patch de dernière chance. Juste la fin.
Myrient, l'une des plus grandes archives de ROMs du monde, va fermer le 31 mars 2026. Plus de 390 téraoctets de données vidéoludiques hébergées par une association qui n''a plus les moyens de maintenir l''infrastructure à 6 000 dollars par mois. Des années de travail bénévole de preservation qui disparaissent à cause d'une équation financière impossible.
EA continue sa tournée d'extinction avec plusieurs titres supplémentaires en arrêt de service programmé pour 2026. La firme a une longue habitude dans ce domaine, ce qui lui vaut depuis des années la réputation d'un destructeur de patrimoines gaming.
Le pattern est systématique : rachat de studio, sortie du jeu, abandon en cours de vie, fermeture des serveurs. Ce modèle économique est d'autant plus fragile que le cloud gaming en 2026 amplifie la dépendance aux serveurs : les jeux en streaming n'existent tout simplement plus si le service est coupé. Les joueurs n'ont aucun recours légal dans la majorité des pays.
Le problème légal : vous avez une licence, pas un jeu#
C'est là que le droit numérique entre en jeu et c'est franchement désagréable. Quand vous achetez un jeu en ligne, vous n'achetez pas le jeu. Vous achetez une licence d'utilisation, révocable à tout moment par l'éditeur, dans les conditions définies par ses CGU.
Les EULA (End User License Agreement) de la plupart des éditeurs incluent des clauses qui leur permettent de couper l''accès aux serveurs sans compensation. Vous avez payé 70 euros pour un jeu service ? Quand les serveurs ferment, vous avez zéro recours légal dans la quasi-totalité des juridictions.
Aux États-Unis, la situation est encore plus complexe. Le DMCA (Digital Millennium Copyright Act) interdit techniquement la reverse engineering et l'émulation des protections DRM, même pour des fins de preservation. Certaines exceptions existent pour les bibliothèques et musées, mais elles sont étroites : uniquement pour des jeux qui ne sont plus commercialement disponibles, uniquement pour des usages internes, pas pour permettre l''accès public.
La loi californienne AB 2426, adoptée en 2024, impose aux éditeurs d'informer clairement les acheteurs quand un jeu nécessite des serveurs tiers pour fonctionner. C'est un premier pas. Mais elle n'impose pas de maintenir les serveurs, elle impose juste de dire aux gens qu'ils achètent quelque chose de potentiellement éphémère.
En France et en Europe, la situation n'est pas fondamentalement différente. La directive sur les biens numériques (2019/770) impose des garanties de conformité, mais les éditeurs s''en sortent en définissant contractuellement les conditions de service dans leurs CGU.
GOG : la proposition de valeur DRM-free#
GOG (Good Old Games) a construit son identité sur un principe simple : pas de DRM, des fichiers que vous possédez vraiment, jouables pour toujours sans serveur d'authentification. En novembre 2024, GOG a officialisé son Programme de Preservation, une initiative ambitieuse pour garantir que les jeux classiques restent fonctionnels sur les systèmes modernes.
L''initiative inclut une centaine de jeux au lancement, avec des mises à jour de compatibilité activement maintenues par GOG. La plateforme a aussi rejoint l''EFGAMP (Fédération européenne des archives, musées et initiatives de préservation du jeu vidéo), ce qui marque un vrai tournant : la preservation vidéoludique commence à être traitée avec le sérieux culturel qu''on accorde au cinéma ou à la musique.
Ce que GOG propose concrètement : quand vous achetez un jeu sur GOG, vous téléchargez des installeurs locaux. Si GOG ferme demain, vous gardez vos jeux. Si les serveurs GOG Galaxy (leur client optionnel) tombent, vos jeux continuent de fonctionner. C'est la promesse, et jusqu''ici elle est tenue.
La limite : GOG n''a pas accès à tous les catalogues. Les jeux-service dépendants de serveurs en ligne, même vendus sur GOG, restent vulnérables à la fermeture des serveurs éditeurs.
Internet Archive et la Video Game History Foundation#
L''Internet Archive stocke depuis des années des milliers de jeux jouables directement dans le navigateur. Des jeux DOS, des jeux Amiga, des jeux Atari, des titres arcade. Leur collection de preservation est monumentale.
Mais l''Internet Archive est sous pression légale permanente. Des procès pour violation du copyright ont visé leur programme de prêt numérique (Digital Library), et la frontier entre preservation légale et distribution illégale n'est jamais très clairement tracée dans les juridictions américaines.
La Video Game History Foundation (VGHF) est une organisation à but non lucratif qui milite activement pour l''élargissement des exceptions copyright en faveur de la preservation. Leur rapport de 2023 a révélé que 87 % des jeux vidéo classiques (jeux publiés avant 2010 sur des plateformes abandonées) sont introuvables légalement et préservés uniquement grâce à des archives non officielles.
87 %. Réfléchissez à ça. Quatorze jeux sur quinze de cette période ne peuvent pas s'acheter légalement aujourd'hui. Le seul moyen de les jouer passe par l'émulation et les ROMs, qui sont techniquement dans une zone grise légale dans la plupart des pays.
L''émulation : état légal et pratique#
L''émulation en elle-même est légale dans la quasi-totalité des pays. Un émulateur est un logiciel qui simule le fonctionnement d'un hardware spécifique. Développer et distribuer un émulateur ne viole pas le copyright, tant que le code du firmware propriétaire n'est pas inclus.
Ce qui pose problème légal, ce sont les ROMs : les copies des jeux eux-mêmes. Dumper la ROM d'un cartouche que vous possédez légalement est dans une zone grise (souvent considéré comme légal pour usage personnel en France, illégal selon d'autres interprétations). Télécharger des ROMs de jeux que vous n'avez pas achetés, c'est du piratage, légalement sans ambiguïté.
En pratique, toute la scène de preservation fonctionne sur cette tension. Les archives comme feu-Myrient existaient précisément parce que les voies légales d'accès aux jeux anciens sont quasi-inexistantes. Si 87 % des jeux classiques sont légalement introuvables, les alternatives légales n''existent pas pour la plupart des titres.
Des projets comme RetroDECK, Batocera ou EmulationStation DE centralisent l'écosystème émulateur sur PC et handhelds comme le Steam Deck. Le Steam Deck et son écosystème ont d'ailleurs donné un second souffle massif au retrogaming, en mettant des outils d'émulation entre les mains de millions de joueurs en quelques années.
Que faire concrètement#
Si vous voulez préserver vos jeux et soutenir la preservation :
Pour vos jeux actuels :
- Achetez sur GOG quand le jeu est disponible sur les deux plateformes. Téléchargez les installeurs locaux et stockez-les hors ligne.
- Sur Steam, sauvegardez vos jeux via la fonction "Sauvegarder les fichiers de jeux" avant toute fermeture annoncée.
- Ne comptez pas sur le cloud comme seule sauvegarde d'une bibliothèque qui vous tient à coeur.
Pour soutenir la preservation institutionnelle :
- La VGHF accepte les donations et milite pour les changements légaux. Video Game History Foundation est la référence.
- Soutenez les éditeurs qui ont des politiques DRM-free et des programmes de preservation officiels.
- Signalez les problèmes de compatibilité sur ProtonDB, ça aide la communauté Linux/Proton à maintenir des jeux fonctionnels.
À l'opposé de cette fragilité, la scène esport en 2026 repose presque entièrement sur des titres en ligne dont la survie dépend du bon vouloir des éditeurs, ce qui rend la question de la preservation particulièrement aiguë pour ce patrimoine compétitif. La vérité inconfortable : si vous avez une bibliothèque de jeux-service qui dépendent de serveurs, certains de ces jeux n'existeront plus dans 5 ans. Ce n'est pas du catastrophisme, c'est le modèle économique des éditeurs. La preservation, dans ce contexte, commence par des choix d'achat conscients.
Sources : Méga Force - Myrient va fermer · ActuGaming - Programme de Preservation GOG · VGTimes - Head of GOG on Server Shutdowns · JeuxOnLine - Préservation jeux en ligne après fermeture



